samedi 3 septembre 2005

Entretien intéressant

Reynié : «La droite en quête de doctrine»

Professeur des universités à l'Institut d'études politiques de Paris, Dominique Reynié vient de terminer un essai intitulé Le Vertige social-nationaliste – La gauche du non et le référendum, à paraître début octobre aux Editions de La Table Ronde.

LE FIGARO. – En proie aux luttes fratricides, à des divergences contextuelles ou fondamentales, la droite semble peiner à renouveler son projet. Pourquoi ?

Dominique REYNIÉ. – Les particularités de la droite française sont déterminées par notre culture nationale. La droite est prise dans un système de contraintes inhibant. Elle ne parvient pas à affirmer deux grandes valeurs qu'elle a longtemps défendues, le conservatisme et le libéralisme. La droite n'est plus en mesure d'investir le conservatisme, sauf à tenter une sorte de stratégie morale, à la manière des fameux néoconservateurs américains. Mais la France est un pays profondément laïque, et l'on peut se demander si le conservatisme moral correspond à une réalité quelconque dans une société dont les structures sociales, telles que la famille ou la religion, sont aussi profondément affectées. De plus, sous une forme certes différente, le conservatisme est passé à gauche depuis que celle-ci a mis l'accent sur la défense des acquis sociaux. Le conservatisme ne peut plus être considéré comme un marqueur idéologique pertinent pour la droite. L'identité de la droite s'est aussi exprimée dans un attachement au libéralisme, donnant la priorité à la société sur l'Etat, à l'entreprise sur l'administration, à l'enrichissement personnel sur la redistribution publique, etc. Mais nous vivons dans un pays profondément attaché au «social-étatisme». L'Etat est dans toutes les têtes, y compris souvent celles des entrepreneurs. Il y a peu de sociétés où la passion de l'Etat est aussi répandue. C'est une contrainte culturelle qui s'exerce fortement sur la droite. Elle lui interdit de revendiquer ce libéralisme qui forme la clef de voûte du projet de ses homologues dans le monde. Au fond, le défi de la droite française est d'exister sans pouvoir être ni libérale ni conservatrice. Souvent évoqué, le libéralisme relève plus de l'incantation que de l'exercice. Observons que notre agriculture est subventionnée, que la culture est affaire d'Etat, que l'on voit croître rapidement le nombre des retraités, que plus d'un quart de la population active relève de l'emploi public – lequel a augmenté de 8% entre 1985 et 2000 – et qu'enfin notre niveau de consommation des biens et services de santé est particulièrement élevé, et nous voyons qu'au total cela ne dessine pas le portrait d'une société en attente de libéralisme.

Il est donc assez logique, selon vous, que la droite française se trouve plus de points communs avec les travaillistes britanniques, les démocrates américains ou la gauche allemande qu'avec la droite italienne ou américaine ?

Oui. Au fond, le libéralisme dont la droite française est capable correspond, dans les pays comparables, à ce que font les grands partis de gauche, et encore ! On peut mesurer l'hypersensibilité de la société française au social-étatisme lorsque l'opposition qualifie d'ultralibérale la politique menée par la droite, tandis que les gauches britannique, allemande ou américaine conduisent des politiques plus radicales. Chez nous, les chantres d'une droite libérale ont été, jusqu'à présent, cantonnés aux marges de l'espace public, tant sur le plan idéologique que sur le plan électoral, et les libéraux sont restés des épiphénomènes dans le monde politique ou des libres penseurs isolés dans le monde intellectuel.

La droite traditionnelle est-elle condamnée à un incessant va-et-vient entre tentation réformiste et crispation jacobine ?

Elle ne parvient pas, en tout cas pour le moment, à résoudre ce problème identitaire. La droite française ne propose pas une vision cohérente enveloppant le lien social, les moeurs, la religion, la famille, comme peuvent le faire les républicains américains. Or, penser un parti – en l'occurrence ici, de droite –, c'est tenter de saisir cette vision globale de la société française. La droite gaulliste était identifiable quand elle défendait ensemble la république, la nation, l'Etat, l'armée, l'industrie et la politique étrangère. Cela formait un ensemble homogène et donc repérable. Aujourd'hui, à droite, la seule identification forte disponible est fournie par l'extrême droite, mais le Front national n'est pas un parti de gouvernement. La droite française de gouvernement est inévitablement confrontée au poids de l'Etat. Elle doit non seulement payer son tribut à la mystique de la puissance publique – les Français sont peut-être plus étatistes que nationalistes –, mais elle doit aussi, plus prosaïquement, tenir compte du poids électoral que représente la fonction publique. Prôner un discours de rupture avec l'étatisme, c'est, d'une certaine manière, tenter de gagner les élections contre les fonctionnaires.

C'est un véritable noeud gordien que vous décrivez là...

On peut imaginer au moins deux hypothèses. La première serait celle d'une modification progressive de notre culture politique, si nous assistions, par exemple, à la montée d'un clivage entre les salariés du secteur public, protégés par leur statut des effets de la mondialisation, et le monde du travail relevant du secteur exposé. Les intérêts sont loin d'être convergents. La seconde hypothèse serait de considérer que la fonction publique trouvera dans la demande d'Etat, dont les Français sont porteurs, les moyens de reconduire encore un temps une sorte d'alliance avec le reste de la société pour défendre le social-étatisme.

Comment donc en ces termes la droite peut-elle penser une émancipation de la tutelle de l'Etat qui ne serait pas reçue comme une menace par l'opinion ?

Le faire sans le dire... Il est vraisemblable que nous y serons contraints. Notre pays a atteint un niveau d'endettement abyssal. Certains économistes expliquent fort bien que le budget de l'Etat n'est pas celui d'une famille, mais les générations futures devront bien supporter le coût de notre niveau de vie actuel. Il suffit de considérer le vieillissement de la population pour penser que, si rien n'était entrepris, nous entrerions mécaniquement dans une nouvelle phase d'augmentation de la dépense publique. La nécessité pourrait fournir à la société les raisons d'évoluer et à la droite l'occasion de produire un discours alternatif, de type libéral, lui permettant de concevoir un corpus idéologique cohérent sur lequel elle pourrait se spécifier. Mais il faudra du temps. Les Français semblent ne vouloir se résigner à une telle approche que dans l'expérience de la nécessité absolue.

Et ce alors que les thématiques identitaires font aujourd'hui cruellement défaut...

Les frontières entre les différentes valeurs identitaires des partis sont pour le moins difficiles à repérer. La gauche a beaucoup privatisé. Le thème de la sécurité a longtemps été perçu comme spécifique à la droite quand il concerne la sécurité des personnes et des biens. Quand il concerne la sécurité sociale, il devient un marqueur de la gauche. De plus, la sécurité des personnes et des biens est devenue un thème commun à tous les partis de gouvernement. Jospin n'en avait-il pas fait, lors de son discours de Villepinte, l'un des éléments clés de sa politique ? On notera à cet égard que Jean-Pierre Chevènement est passé de la Place Beauvau à la candidature à la présidentielle – un modèle que reproduit d'ailleurs Nicolas Sarkozy. Cela illustre bien ce brouillage idéologique. Le ministère de l'Intérieur est d'ailleurs peut-être devenu un passage obligé pour briguer la magistrature suprême, à l'instar du ministère de l'Agriculture autrefois. Ce n'est donc pas sur ce thème que la droite peut récupérer son territoire. Elle peut difficilement tenter de reconquérir le territoire religieux, sauf à repenser son rapport à la laïcité, à prendre le risque de raviver des tensions identitaires, voire de donner le jour à des conflits communautaires.

Comment en ces termes penser un renouveau ?

Les sociétés sont vivantes. L'histoire apportera le mouvement. Il se déploie déjà, pour partie imperceptiblement. Plus que jamais notre pays est pris dans un jeu de relations permanentes, intenses et complexes avec le reste du monde. C'est de cela que peut venir le renouveau doctrinal, offrant une conception globale de la société et traçant l'horizon à atteindre, la direction. Mais ce n'est pas qu'une affaire de doctrine. La droite a perdu toute une série de capteurs par lesquels autrefois elle était en relation étroite avec le corps social, depuis l'Eglise jusqu'aux associations familiales en passant par le monde rural. Elle se nourrissait de ces échanges et, en même temps, elle était capable d'irriguer en profondeur la société. La droite n'a pas su reconstituer ce vivier. Les entrepreneurs eux-mêmes sont, pour ainsi dire, de droite par défaut, par opposition aux 35 heures, par exemple, plus que par adhésion à une doctrine véritable. La droite n'a pas encore été capable de recomposer un ensemble cohérent et repérable, mais la gauche pas davantage, et ce commun désarroi offre aussi bien l'une des clés du problème. C'est peut-être dans une recomposition fondamentale et une redistribution de l'ensemble des cartes entre la droite et la gauche que réside le début de la solution.